2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 13:36

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Accouchement & Mort

Etat du corps sens dessus dessous, séisme de la chair, passage : il s’agit rien moins que de donner naissance à l’autre, désincarcération, vie nouvelle. Le désir à son comble, en même temps que l’angoisse, délivrance où l’on rencontre la mort. La mort n’est ni le terme ni le contraire de la vie, elle en est la matière. On donne la mort en même temps que la vie, et quelques fois elle vous saute à la gorge. Je marche dans le soleil d’hiver, dans le parc décharné et étincelant, je laisse les contractions monter, comme la mer se forme, je veux vivre cet accouchement. Je suis seule et vautrée sur une table, lumières blafardes, très vite le corps se démonte, plus de maîtrise possible, alors je décide de me laisser traverser par la douleur, j’abandonne toute résistance : il ne s’agit plus de moi. Un célèbre obstétricien arrive précipitamment et veut peser de son poids sur mon ventre. Devant mon refus, il s’insurge : « Vous ne voulez pas accoucher toute seule non plus ? » Bien sûr que j’accouche seule, et c’est peut-être ce qu’il ne veut pas, il m’a suivie de si près, il a tant d’expérience. J’accouche d’un enfant inerte et gris, « en état de mort ».

 

Amour & Savoir

Rencontre éblouissante, ravissement devant la beauté de mon enfant, perfection de ses traits, présence abandonnée. Samuel. Je vis tout contre lui, mon visage posé sur sa table de réanimation, je sais ses souffrances, je les détecte dans ma propre chair. L’amour est ce savoir. Je prolonge mon enfant, je suis sa voix confisquée par les tuyaux. On aurait pu me réduire au silence, m’asservir à la science, mais il y avait le Professeur Morville, d’une humilité clairvoyante et rare : « Nous ne pouvons pas faire grand chose, c’est vous qui savez. » Oui, j’en sais long ; à partir de maintenant il faudra m’écouter : je monte la garde de son corps écartelé. Je devinerai la perfusion qui a diffusé avant de découvrir la jambe nécrosée. Je saurai d’un regard évaluer son taux exact d’oxygénation. Je résisterai aux aspirations à répétition, aux soins et au gavage en plein sommeil, aux perfusions inutiles, aux protocoles et aux habitudes tellement invasives de l’hôpital. L’amour donne cette force de contradiction, précieuse, salutaire. Il y en a qui croient que ce sont les machines qui sauvent et qui font vivre.

 

Branchements & Corps

Les capteurs reliés au scope qui mesure les battements du cœur, les mouvements respiratoires, le bracelet de saturation qui enregistre le taux d’oxygène, le matériel d’intubation qui s’enfonce jusqu’aux poumons, la sonde d’alimentation qui passe par le nez et descend dans l’estomac, la perfusion dans le bras, le maillage du crâne pour les électro-encéphalogrammes, cheveux électriques pris dans épaisse pâte grise. Autant d’écrans, autant d’alarmes, autant de sujets d’inquiétude. Nourrisson immobile et silencieux, écartelé sur sa table, éparpillé dans les tubes et le métal, privé de l’enveloppe de mes bras. Il y a quelques heures, quelques jours, tu vivais recroquevillé à l’abri de mon ventre. Peut-on imaginer transposition plus violente ? Quelle expérience décisive fais-tu ici du corps, de la douleur, de l’insécurité ? Alors que je te contemple impuissante, je rencontre la psychomotricienne du service, Francesca, qui observe silencieuse, et lentement guide mes gestes pour rassembler Samuel, compenser la souffrance, redessiner une image cohérente du corps. Pourrons-nous rattraper tout ça ?

Hélène Genet

Extrait de "Vivre quand le corps fout le camp",

ouvrage coordonné par Christian Gallopin, Erès, 2011.

Voir aussi "Ce que vivre veut dire" (II)


Illustration : Jean Rustin.