2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 13:04

http://lemiroirauxpreles.fr/Raymondi.jpgQui sont les « pervers ordinaires » ? L'expression est directement empruntée à Jean-Pierre Lebrun qui, dans un essai du même nom (1), analyse les mécanismes de structuration psychique à l'oeuvre dans nos sociétés post-modernes marquées par la dérégulation libérale et l'impératif de jouissance. Le pervers ordinaire est ainsi l'incarnation de comportements de plus en plus répandus, donc en voie de normalisation. Lebrun les baptise "néo-sujets".

Le mot "pervers" n'est évidemment pas anecdotique : on se réfère bien à cette configuration psycho-pathologique fondée sur le déni. Le pervers est celui qui dit : "Je sais bien... mais quand même.": je sais bien qu'il y a une Loi, mais j'entends agir à ma guise. Le pervers est celui qui conteste la loi induite par notre condition d'êtres parlants, qui nous voue au manque et au désir, ce que recouvre le concept de castration. Cette loi fait que je suis toujours obligé d'en passer par l'autre pour me constituer sujet, cette loi fait de moi un débiteur permanent et, me décollant du réel, elle me destitue de la jouissance immédiate des choses. Le pervers échoue à assumer cette hétérogénéité, cette faille, il espère bien faire l'économie du manque. Contre la loi castratrice, qu'à la différence du psychotique il ne méconnaît pas, il entend se satisfaire, au prix de la négation de l'autre.  

Le "pervers ordinaire" est donc une réincarnation, la figure moderne de la perversion.  Jusqu'au XVIIIè siècle marqué par la promotion de l'examen rationnel et par le libertinage, soit d'esprit, soit de moeurs (Sade), la perversion était le mal, le vice, la dépravation ; elle s'incarnait dans la figure de Satan l'ange déchu, le diable, celui qui désunit. La perversion s'ancre donc dans l'opposition à l'ordre divin et sa contestation. Au XIXè siècle, avec l'ascension bourgeoise et le positivisme scientifique, la perversion est progressivement réduite à des pratiques sexuelles déviantes. De la condamnation chrétienne, on passe à la description psycho-pathologique : la perversion se normalise et s'extirpe de la morale. A la fin du XXè siècle, le DSM (2) qui fait hélas autorité renonce définitivement au mot.

La perversion devient ainsi à la fois parfaitement admise et absolument méconnaissable. Elle n'est plus repérable et dénoncée que dans le cadre juridique où elle correspond à des crimes sexuels (pédophilie, inceste, viol, etc). Cette curieuse occultation va ouvrir la voie de son épanouissement, mais sur d'autres terrains que celui de la sexualité qui n'offre plus guère de possibilités de transgression. Car il faut à la perversion deux conditions : instrumentalisation de l'autre et reniement de la loi. Encore faut-il que cela soit adroitement masqué. La perversion se joue d'un ordre qu'elle feint de conforter tout en le sapant. Elle ne le détruit pas mais le défie secrètement. La dissimulation lui est consubstantielle.  

C'est dans ce contexte que prospèrent les "pervers ordinaires". Comme leur nom l'indique, ce sont des individus tout à fait banals, parfaitement intégrés, et même en conformité troublante avec les idéaux post-modernes. Ils n'ont rien de pathologique ni d'objectivement dangereux, c'est juste qu'ils commettent chaque jour de menus et imperceptibles crimes contre le réel de la condition humaine : ils parlent à tort et à travers, sans rien devoir à personne, sans rien engager d’eux-mêmes. Ils éludent la souffrance avec un art consommé et dénient absolument la possibilité d’une vérité transcendante. Ils se croient pleins mais ils sont vides. Ce sont des individus sans repère, sans limite autre que la convention sociale du moment, mais affables, joyeux et parfaitement policés.

Pour les peindre, j'ai choisi de suivre ce grand maître à penser que fut Jean de La Bruyère. En 1688 il publie "Les Caractères", une collection de portraits qui épinglent avec une impitoyable ironie les vices et les ridicules du Grand Siècle. Je sais bien le risque que je prends aujourd'hui à revendiquer ce positionnement moraliste : non seulement il est d'emblée rejeté comme anachronique et même totalitaire, mais de surcroît je dénonce cela précisément que la société encourage. Les détracteurs ne manqueront pas. Peu importe ; je soutiens au contraire qu'il est plus que jamais nécessaire de démasquer les séductions faciles, de résister au consensus majoritaire et de rappeler ce que nous devons à notre condition humaine.

 

« Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; c’est une trop grande entreprise ». La Bruyère, Des ouvrages de l’esprit


(1) "La perversion ordinaire, Vivre ensemble sans autrui" Denoël, 2007

(2) Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, publié par l'association américaine de psychiatrie

Illustration : Agostino Musi dit Veneziano, vers 1520, gravure tirée d’un recueil de grotesques