29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 14:08
http://www.librairiepantoute.com/img/couvertures_300/metaphysiquedumou.jpg         A l'heure des philosophes de service et des spécialistes de la pensée (dernier croisé, un philosophe de la route qui conseille utilement, en cas d'embouteillage, de songer au sens de l'existence), convoqués sur tous les plateaux pour conférer au non débat une illusoire caution rationnelle, je voudrais ici rappeler tout ce que l'on doit au mal reconnu Jean-Baptiste Botul. 

L'animal a forgé et formé un concept méprisé, celui du mou, dès lors rebaptisé "mouité", voilà "une bonne chose de faite". La métaphysique du mou se présente donc comme un ouvrage substantiel, tendance éloge et réhabilitation : "D'une certaine manière, il entre dans les présupposés que le mou est un état corrompu du dur. Lequel est préférable - allez savoir pourquoi. L'ambition mécaniste spécule sur une perfection fonctionnelle du dur. Principe mâle ? Quoi qu'il en soit, tout objet dur semble posséder plus d'Etre qu'une chose molle. Il se prête mieux au concept. Dans les morales antiques, mou et corrompu sont quasi synonymes. La vertu est rigide, le vice est mou. Le mou, cependant, autorise une appréhension plus subtile de la substance. Et il y a certainement autant d'Etre dans un flan aux oeufs que dans un os de poulet. Ou alors Quoi ? Prenons par exemple le fromage : le caillé (ou la cancoillotte) a-t-il moins d'Etre que le comté (ou pour atteindre le meilleur degré de dureté, une très vieille mimolette) ? Rien n'est moins certain."

Penchons-nous donc sur les formes contemporaines de la mouité, un concept étonnamment éclairant pour comprendre les humains post-modernes. Car le mou est partout : le rebondi, le moelleux, le malléable, le flasque, l'indolent, l'élastique, le spongieux, le tiède, le lâche. Ainsi j'ai pu observer dans maintes cités françaises, l'étonnante inflation de châteaux gonflables et autres jeux baudruchiens (ou baudruchards). Ces attractions colorées comme des bonbons offrent à leurs adeptes la douce sensation d'un marcher rebondi et élastique : on se trouve ballonné en apesanteur simulée, la chute devient plaisir, comme au bon vieux temps entre les membranes maternelles ou les bras paternels, bref en pleine régression. J'ai noté dans ces joyeuses saucisses la fréquence inhabituelle de grands gaillards tatoués, subitement délestés de leur encombrant quintal, tout étonnés de chérubinité.    http://www.nice.fr/var/ezwebin_site/storage/images/media/images/structure-gonflable/55439-1-fre-FR/structure-gonflable_imagelarge.jpg

   Mais la mouité triomphante se manifeste aussi dans les chairs dilatées et rougies sur les sables, les seins et les ventres dégoulinants, le fondant des glaces, le moelleux des sandwichs au pain de mie, la marche traînante sur les bords de mer, bref ce sont les vacances, le grand laisser-aller estival qu'il ne convient pas de stigmatiser dans ces temps d'abondance néo-libérale, dont les crises justifient encore mieux l'insouciance générale. L'heure est bien au confort maximal, au plaisir dû, à l'épanchement, aux positions mitigées, à l'enrobage euphémistique, bref à la mouité intellectuelle, habituellement dénommée CONSENSUS, un bien joli mot. On notera sa rondeur phonique, tout en nasales et en sifflantes, qui semble interdire toute transcendance ; on ne peut manquer sa discrète obscénité qui le place sous les auspices de la féminité, pourvoyeuse, et heureusement molle ; on remarquera que le con-sens-us fait bien dépendre (ou prévaloir) le sens et les us du con.

Trêve de sémantique, j'en appelle ici à Botul qui apportera fermeté à mes égarements : "Nous avons laissé en jachères des notions époustouflantes : la porosité, par exemple. On l'exploite dans tous les laboratoires scientifiques, on n'en fait rien en philosophie. Pourquoi ne pas envisager que la conscience est un filtre poreux qui livre des concepts à la pensée en décantant les phénomènes comme certaines carafes purificatrices, ou bien une centrifugeuse ? Quand on a passé comme moi son enfance à la campagne, on est sensible à l'écoulement du caillé à travers la faisselle. Ou à l'épanchement du miel liquide dans les rayons de la ruche. Ainsi se répand Dieu dans le monde, selon Chrysippe, ou Cléanthe, enfin bref un stoïcien. Peut-on mieux représenter l'immanence ?"

Je ne sais pas si la conscience a toujours été poreuse, mais assurément elle est en passe de le devenir, réalisant ainsi une sorte de mutation anthropologique tout à fait remarquable. Moi à force d'être ballotée dans la mouité ambiante, je me sens cailler. Une des plus puissantes centrifugeuses post-modernes, après la télévision, c'est le grand spectacle musical. Alors là, je dois dire qu'on baigne dans un étonnant sirop : festin de sons et lumières à faire vibrer les intestins, fusion miraculeuse des époques et des héros de l'histoire avec ceux de la littérature (le Cid avec Richelieu, Carmen et les trois mousquetaires, Mozart et Leonardo Di Caprio)... Bref, c'est le grand melting pot, la ratatouille culturelle, un plat d'été de plus en plus prisé qui vous fera utilement oublier toute référence au profit d'une douce symbiose sensorielle avec votre voisin de gradin. Sur le plan culturel donc, la mouité se laisse généralement appréhender sous le nom de CONFUSION. Ici, je vous laisse l'initiative de l'analyse morpho-sémantique.

Mais quoi qu'il y paraisse, loin de moi l'idée de pleurer l'aboulie, de dénoncer l'inconsistance et la pensée flasque, ou de redresser notre civilisation avachie. Pour éviter de conclure moi-même, j'invoquerai une dernière fois ce cher Botul, qui, décomplexé, nous invite à faire de la mouité un nouvel humanisme : "Le flexible se pare d'une qualité essentielle, que l'on nomme : flexibilité. C'est grâce à elle que le roseau plie, mais ne rompt pas. Et comme l'homme est un roseau pensant, la flexibilité peut être avantageusement considérée comme un humanisme." Mouais.

Hélène Genet

 

Le site des amis de Botul


Published by LNG - dans Réflexions
commenter cet article