21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 21:02

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Sur les traces du voyageur de La Modification (Michel Butor, 1957), Mathias Enard nous embarque dans le train entre Milan et Rome : 500 pages, 500 km à parcourir, les derniers d’un long voyage… dans les enfers humains. Le narrateur, Francis, ancien soldat dans le camp croate, espion travaillant pour le compte du gouvernement français, a décidé de décrocher, de mettre un terme à cette existence : il transporte avec lui une mallette contenant toutes les informations hautement confidentielles que son activité lui a permis de récolter en 10 années de missions, enquêtes et fiches concernant la « Zone », c’est-à-dire le pourtour méditerranéen. Au Vatican, pour 300 000 dollars, il va se débarrasser de ce lourd et compromettant butin.

Mathias Enard se coule d’abord dans le moule de l’écriture personnelle : c’est un monologue intérieur ; le voyage justifie la divagation des pensées, les souvenirs explosent et se complètent au fil des reprises ; l’enfermement dans le compartiment entraîne un déballage obsessionnel, qui emprisonne le lecteur dans les méandres d’une pensée malade de ce qu’elle a vécu, gangrenée de fascination morbide, de scènes traumatisantes. C’est une longue confession, portée par une hypothétique rédemption ; il s’agit d’en finir avec cette vie, avec tout ce qu’elle charrie d’horreurs et avec sa propre culpabilité.

Mais l’œuvre déborde largement l’enclos d’une conscience individuelle : il y est question de l’homme et du monde. Composé de 24 chapitres, autant que les chants de L’IlliadeZone a l’ampleur d’une fresque épique qui contemple un vaste espace-temps, depuis les exploits mythiques jusqu’aux dernières guerres qui ont enflammé la Zone ; mais au monde glorieux que célébrait le poète antique répond ici le tableau inépuisable des atrocités dont l’homme est capable ; c’est un chant de « fin du monde », qui constate l’universalité de la corruption, de la peur et de la violence, qui décrit la persistance inquiétante et massive du sauvage. Œuvre pessimiste : il n’y a aucun progrès moral et aucun espoir de dépassement.

Le texte dévide ainsi les trahisons, exactions, attentats, tortures, crimes qui ont fait notre Histoire : les guerres mondiales, les camps, l’Algérie, la Bosnie, le Liban, une cacophonie de lieux, de noms, de dates, une énumération abrupte et éclatée qui congédie toute émotion. La force de ce livre tient à sa précision et son objectivité documentaires : les faits, rien que les faits. Il aura d’ailleurs fallu à son auteur 10 années pour l’écrire, à partir d’une érudition géopolitique impressionnante. Ainsi Zone restitue un réel dense et incontournable ; c’est un roman sans doute, la trame en est fictive, mais c’est par ce biais que nous prenons conscience de la vérité de l’histoire : l’humanité est conduite par les passions de quelques uns, et le prompt déchaînement de la folie des peuples. Dans notre monde bercé de beaux discours, de romances politiques et de mensonges collectifs, le livre de Enard est un antidote qui promeut l’ordre des faits, la force des informations, l’explication lucide et triviale des événements. Ce roman est sans doute bien plus efficace pour l’éveil de notre conscience que toutes les mises en scènes tragico-polémiques ou les commémorations pathétiques et convenues.

Certes, Enard met son lecteur à l’épreuve : sauf le découpage homérique, nul paragraphe, nul point, une seule phrase sur 500 pages, aucune respiration : c’est un déferlement inépuisable qui nous oblige à partager l’insomnie du narrateur ; mais c’est justement ce choix plastique qui dit le mieux le chaos du monde, qui le rend presque palpable. Une immersion nécessaire, il est question de voir la réalité en face, il est question de détruire définitivement toute illusion ; alors seulement peut-être pourrons-nous inventer autre chose ?

Hélène GENET

Published by LNG
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