2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 08:26

http://www.mannequins-online.com/mannequins-de-vitrine/Image/article/mannequins-de-vitrine-405.jpg

Marin

Marin aime les femmes vêtues d’un trench serré autour de la taille, ou d’une blouse bien ceinturée, ou les mains jointes dans le dos, les petites filles récitant un poème sur l’estrade, Jackie Kennedy sortant de l’avion, les maîtresses sévères et inaccessibles. Comme cela se fait, il caresse l’idée de se marier, trouver chaussure à son pied, mais les années passent, en pure perte, il ne s’en fait pas, son métier de représentant, c’est déjà quelque chose, une place honorable. D’ailleurs il apprécie de sillonner les routes, de brandir les kilomètres parcourus, les noms de villes traversées, les foyers pénétrés, et d’innombrables visages dansent dans ses pensées, anonymes et interchangeables. Il sonne chez Sarah, dans le village de V, courtoise, bien élevée, elle lui ouvre sa porte, les enfants sans doute sont à l’école, elle porte un tablier cintré. Regard brillant, il lui vante dans un large sourire les avantages de ses robots, l’enroule de discours, voulez-vous les essayer ? Non, pas vraiment, mais, coupable, lui propose un café, de toutes façons il finira bien par partir. La nuit même, son téléphone retentit, il est 2 heures du matin, une voix suave et autoritaire la décrit longuement, sa tenue du jour, sa maison, son intérieur même. Tétanisée, tremblante, elle parvient à raccrocher. Marin, satisfait, se promet de rappeler le lendemain.

 

 

Alexandra

Alexandra a conquis son bonheur, cela n'a pas été facile, une mère à moitié folle, un père inconsistant, une soeur psycho-rigide, elle seule a atteint l'équilibre, que confirment une maison en banlieue, un mari complaisant, trois enfants et un doberman. La force d'Alexandra, c'est son humour et son culot, qui viennent à bout des plus réticents et lui garantissent succès et immunité. Elle vous réveille à six heures du matin d'un coup de fil triomphant où elle clame en riant qu'elle avait très exactement l'intention de vous déranger. Vous voilà ravi, arraché à vous-même en même temps qu'au sommeil, colère confisquée, et vous vous voyez rire au lieu de protester. Vous lui avez confié un secret, qu'elle clame la semaine suivante devant quelques joyeux convives, tout en s'accusant bruyamment du forfait : l'assemblée rit à gorge déployée d'une si honnête malveillance, vous voilà emporté dans la jouissance collective, et vous convenez volontiers du ridicule de vos pudeurs. Le jeu est d'anéantir la protestation avant les faits qui la suscitent, désarmer avant d'attaquer, et vous êtes le premier à moquer votre déconfiture. Du grand art. Son cynisme pulvérise n'importe quelle contrariété, n'importe quel conflit. Grâce à Alexandra, la souffrance n'existe plus, elle convertit les larmes en rires, et tout n'est que farce désopilante.  

Hélène Genet

commentaires