24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 20:50

Essai sur le suicide, 2012 (Erès) 


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Chaque suicide est toujours à déchiffrer ; non une façon de mourir parmi d’autres, mais un choix, un acte volontaire, violent et sidérant pour l’entourage. Le sens d’une existence s’en trouve entièrement retourné. D’essence subversive, son but ultime n’est-il pas de nous interpeller, de faire vaciller les croyances et de remettre en jeu nos certitudes ?


Dans un contexte social où s’enregistrent un nombre toujours croissant de suicides dans les organisations (entreprises ou institutions), et où se constitue un débat politique et « éthique » sur le « suicide assisté », nous avons voulu remettre au travail les lancinantes questions de la responsabilité, de la signification et du libre choix. Cet « essai » au sens où Montaigne l’entendait, comme libre exercice de la réflexion, ne prétend nullement trancher les débats : pour ou contre le suicide, est-il lâche ou courageux, dernière manifestation d’une liberté inaliénable ou acte insensé, fléau social ?... Pour nous, il s’agissait de mettre la pensée à l’épreuve de cette question pour tenter de lutter contre les préjugés toujours tenaces et dangereux, sans doute aussi pour apprivoiser cette mort toujours possible, que nous le voulions ou non.

Ce qui est certain : le suicide, toujours, dérange. Il déstabilise l’entourage qui y est confronté, la société qui l’enregistre, la conscience humaine qui affronte cette possibilité. Pourquoi ? parce qu’il est profondément subversif, parce que son essence même est la négation, l’effraction, la transgression. Il nous est toujours violemment jeté à la figure. S’il est moins tabou aujourd’hui, on tente inlassablement de circonscrire le « phénomène », de le décrire, d’en réduire la signification, de lui trouver des explications et si possible des déterminations.

Nous pensons au contraire que le suicide est cet acte extrême et radical qui justement ruine toute interprétation théorique, il figure peut-être la limite, toujours violemment rappelée, de notre capacité à comprendre. Certes, il s'agit là encore de la mort et de notre impossibilité à la penser. Mais il y a plus dans le suicide : c'est un acte par lequel l'homme « se donne la mort ». C'est ce don si particulier de soi à soi qui échappe, avec la mort, à toute prise, à toute tentative scientifique, morale ou philosophique de le réduire. Nous posons pourtant qu'il est essentiel à l'existence humaine.

Ce que nous proposons : une réflexion à deux voix, parce que c’est dans le dialogue, au fil des objections et des nuances, que peu à peu s’élabore la pensée. Et puis c’est sans doute cette confrontation active qui garantit au mieux l’ouverture des voies de l’esprit, spécialement nécessaire devant cette angoissante question. En amont de notre travail, on trouvera depuis Platon de nombreux dialogues qui ont démontré les vertus pédagogiques de cette forme littéraire : souple et vivante, elle invite le lecteur à converser et à mettre ses propres idées à l’épreuve. C’est aussi dans cet esprit d’ouverture que nous avons convoqué la pensée de nombreux auteurs, philosophes, écrivains, poètes ; en cela nous suivons encore Montaigne… Nous avons enfin exploré quelques textes célèbres faisant entendre la voix de ceux qui se préparent au suicide, Phèdre, Socrate, Hamlet... Ces morceaux d'anthologie figurent en fin de chapitre et viennent compléter la réflexion.

Sans craindre de nous contredire et de réfléchir dans le paradoxe, nous ne prétendons atteindre à aucune vérité. Au mieux « élargir notre mentalité » pour penser la complexité de ce geste, car comme le rappelle Hannah Arendt, comprendre « ...est une activité sans fin, qui nous permet, grâce à des modifications et des ajustements continuels, de composer avec la réalité, de nous réconcilier avec elle, et de nous efforcer de nous sentir chez nous dans le monde ».

Ainsi il s’agit d'explorer cette énigme toujours recommencée, de comprendre en quoi elle nous concerne personnellement, et si chacun accepte de le faire pour soi, il sera sans doute moins besoin de lois, de prévention, de spécialistes et de tuteurs en tous genres.


 "Faute de pouvoir voir clair, nous voulons à tout le moins voir clairement les obscurités."

Sigmund Freud

 

(illustration : Edouard Manet, Le Suicidé, 1877)

Published by LNG - dans Réflexions
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commentaires

Jocelyne 20/10/2013 17:00


Je me suis fait ce cadeau si particulier, because médocs détonnateurs et aussi  pour abréger ma souffrance, sauvée par un ange,


en sursis désormais dans le meilleur des mondes et toujours fragile.


J'apprécie votre plume, merci.


 


Jocelyne

LNG 21/10/2013 21:22



Madame,


Je vous réponds par ce biais, je ne peux pas le faire autrement, aussi supprimerai-je les commentaires (le vôtre et ma réponse) d'ici un jour au deux, car je ne pense pas que cela doive rester
public.


Je suis bien contente si la lecture de notre ouvrage peut aider à prendre un peu de distance avec la souffrance, qui est de toutes manières inévitable, pour tout le monde... certains étant moins
bien soutenus que d'autres. Mais je sais aussi que les grandes douleurs sont la seule chance de devenir meilleur, et plus grand.


J'espère que vous saurez trouver les appuis dont vous avez besoin, et qui existent.


LNG



Danielle Lapierre 20/10/2012 17:37


Bonjour Hélène, Ainsi donc me voici sur votre blog perso.


Vous y traitez de sujets qui m'intéressent.


Et déjà, dans un premier temps, je vais envoyer le lien vers ce billet à mon fils, qui travaille sur le suicide des personnes âgées.


Je revinedrai !


Amicalement

lepharedesmots 28/05/2012 15:55

"se donne la mort" - cette expression juste, si souvent inconcevable qu'on ne l'entend que comme un paradoxe. Il y a aussi cette question du besoin de "comprendre" - s'il est sans fin, n'est ce pas
parce que le Reel impossible, innommable, guête en lisière de la réalité ? On tente d'étayer quelque chose d'inépuisablement mouvant et ingérable.