29 février 2012 3 29 /02 /février /2012 18:22
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Un essai qui s'incorpore avec plaisir, tant il est intelligent et vigoureux, une réécriture de l'histoire de notre civilisation post-moderne, qui se signale par « la perversion ordinaire » (Jean-Pierre Lebrun, Denoël, 2007), c'est-à-dire par l'idéal d'une jouissance immédiate et sans limite.

C'est parce qu'il s'appuie sur l'ensemble des sciences humaines (psychanalyse, économie, philosophie, sociologie et politique) qui ont cherché à rendre compte des évolutions sociales que Dany-Robert Dufour parvient à une interprétation lumineuse des mécanismes qui régissent les comportements contemporains. Son érudition est grande, les notes abondantes, ce qui fait du livre un édifice solide sur lequel enlever sa théorie.

      La thèse est celle-ci : Sade avait tout prévu. « Nous vivons dans monde de plus en plus sadien, (…) un univers où les individus obéissent avant tout à ce commandement suprême : Jouis ! », un espace de représentations où l'obscène est communément admis et encouragé, un monde marqué par l'avidité, où tout s'achète – exit la dignité, où rien ne compte que l'intérêt personnel – le self-love, un monde exhibant toutes les concupiscences : « la passion des sens et de la chair (la libido sentiendi), celle qui procède de la passion de posséder toujours plus et de dominer (la libido dominandi) et celle enfin qui touche à la passion de voir et de savoir (la libido sciendi) ». Le marquis, en son temps honni, serait aujourd'hui porté au pinacle parce qu'il est le premier à avoir osé décrire jusque dans leurs conséquences les plus extrêmes les tendances perverses qui seront libérées au XXIè siècle.

L'essai se présente comme un triptyque temporel (« Le XVIIIè siècle », « 1929-1960 » et « Aujourd'hui ») au cours duquel Dany-Robert Dufour déplie et analyse les étapes d'un extraordinaire renversement des valeurs, de la répression à la libération des passions, de la croyance en un salut transcendant au culte d'un bonheur immanent : « La postmodernité se caractérise donc – et c'est là un de ses traits les plus décisifs – par le fait que nous n'avons plus affaire à une parole interdictrice soutenue par les grands récits, mais à une parole incitatrice proférée par les petits récits, une parole qui ne cesse de dire : « Jouis ! ». Une autre lecture est cependant possible avec une subdivision en paragraphes numérotés de 1 à 301 : ils autorisent un parcours plus décousu mais tout aussi savoureux, qui réactive l'art de la conversation cultivé par le XVIIè siècle ; chaque fragment découpe une pensée, chacun a son efficace : « 147 - Sade avait vu juste, c'est probablement pourquoi il fallait l'enfermer : les sociétés qui ont placé l'amor sui au poste de commande ne peuvent que devenir pornographiques. »; « 238 - Contrairement au névrosé, écrasé par une dette symbolique impayable, contrant à la culpabilité, le pervers ne doit rien. On lui doit tout. »

Ainsi l'auteur remonte aux origines de la lente et insidieuse pénétration du modèle pervers puritain, avec Saint-Augustin puis Pascal, en passant par les économistes Mandeville et Adam Smith, pour aboutir à Sade. On pourra s'étonner de cette étrange filiation qui pulvérise les frontières disciplinaires et formelles : rappelons que c'est ce que nous enseigne la « pensée complexe » (Edgar Morin) sans laquelle on ne saurait rendre compte de l'extrême élaboration des représentations modernes, et pour ma part je rends hommage à cet espèce d'humanisme, preuve d'une pensée libre et vivace. Cependant Dany-Robert Dufour est bien loin des espoirs et des idéaux de la Renaissance, son analyse met au contraire à nu le programme de destruction inscrit dans la logique néo-libérale de la satisfaction des pulsions : « Le libéralisme, fondé comme tel sur la libération des passions et des pulsions, ne peut s'épanouir qu'en sadisme. » On referme son essai avec une lucidité inquiète : « Nous sommes passé d'un gouvernement des individus fondé sur le pouvoir (paternel, artificiel, reposant sur la convention, et interdicteur) à un regroupement des individus fondé sur le pourvoir (maternel, naturel, fondé sur la physis, et incitateur). » S'il est vrai que l'époque obéit aux commandements d'une Mère nature archaïque, alors elle ne peut que viser la destruction et le carnage. Nous voilà avertis et rendus maîtres de notre devenir.

 

Extraits 

« La postmodernité se caractérise donc – et c'est là un de ses traits les plus décisifs – par le fait que nous n'avons plus affaire à une parole interdictrice soutenue par les grands récits, mais à une parole incitatrice proférée par les petits récits, une parole qui ne cesse de dire : « Jouis ! ».

« Pour se pérenniser, cette pornocratie suppose en effet la diffusion permanente de véritables leçon de perversion, c'est-à-dire l'affichage public de comportements culturels, politiques, économiques ou artistiques pornoïsants. »

« La démocratie n'est rien d'autre que le lieu où l'on se trouve en concurrence permanente avec les autres. L'alter ego n'est donc plus compris comme la condition de sa propre réalisation, mais comme une cause permanente d'entrave, d'insatisfaction, de complication, voire de dépossession. »

« Le libéralisme, fondé comme tel sur la libération des passions et des pulsions, ne peut s'épanouir qu'en sadisme. »

« Dans cette nouvelle religion immanente, la promesse de bonheur ne participe plus d'une révélation par Dieu, déposée dans les Ecritures saintes. Le bonheur, désormais, est dans le pré. »

« Dans la nouvelle religion immanente, le sacrifice n'est pas réalisé une fois pour toutes ; il ne cesse, dans le processus infini d'harmonisation des passions et des intérêts privés, de devoir se réaliser ».

« Nous sommes passé d'un gouvernement des individus fondé sur le pouvoir (paternel, artificiel, reposant sur la convention, et interdicteur) à un regroupement des individus fondé sur le pourvoir (maternel, naturel, fondé sur la physis, et incitateur). »

« Le capitalisme n'a su surmonter la grande crise de 1929 qu'en démocratisant la jouissance. »

« Chacun de nous est considéré comme un consommateur potentiel, c'est-à-dire comme un candidat à la libération d'une passion ou à la satisfaction d'une pulsion. »

« Il s'est agi de jouer du désir de chacun dans sa valeur brute, la pulsion, pour lui apporter l'objet manufacturé supposé assurer sa satisfaction ou sa libération. »

 

Dany-Robert DUFOUR, La Cité perverse,

Libéralisme et pornographie (Denoël, 2009)

 

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commentaires

valentini 06/11/2014 17:03


 


écrivant en marge du divin marché


qui a pour principe d'établir la valeur de toute marchandise


à commencer par la plus précieuse, la vie humaine,


et considérant que pour le reste nous sommes tous dedans


jusqu'au cou, aux yeux, y compris et d'abord


ceux qui se vivent virtuellement hors système


je voudrais donne à lire ici ce que le Divin Marché


de Dany-Robert Dufour, dont j'ai lu le premier


chapitre et l'introduction, m'inspire.


Ce n'est qu'un modeste début


mais je me suis laissé dire que personne


ne voulait abuser du corps de Rémy Fraisse.


Même mort, ce pauvre garçon reste l'objet


d'un mépris incroyable.


Comme je suis communiste et que je n'ai pas


de telles délicatesses, je le déclare tout net :


Prolétaires, instrumentalisons nos morts


c'est la seule façon de leur rendre hommage


c'est la seule manière d'empêcher leur profanation



à bon entendeur salut


 


et maintenant chose promise chose due


voici





 


Petit jeu de société irremplaçable


 


en attendant la repriiiiiiiiiiiiiiissssssss...


 


quand qu'a le son, Marie


-Chaussette pleine de jus, marine


et l'Un nez-boeuf


et l'Autre boeuf-né,


y trempant leur langue-mémoire


-allô ! Allô ?... c'est pas rigolo !-


le tout intimé à la conscience,


et bonne ni mauvaise,


ne se tromperont goutte...


 


soyons de Bonne Convenance !


jouons à la Bonne Gouvernance !


 


Sue ! Perds ! Sue ! Perds ! Sue ! Perds !


 


(ce jeu super gagnant, gnangnan


qui aiguise finalement la perception,


sachant que : qui soi perd est perçu,


ce jeu est par élimination successive.


Ça réclame une grosse addiction


à la lettre, de la part des joueurs


et glou et glou et glou, etc...).


 


est-il heureux de bâtir tel quel


quelque chose beau sur un cadavre ?


 


Question-type à reconstruire


en vue d'y déposer bibi costaud


torse bombé proto-tronc qui change


la vie concrètement :


 


it's now, alter-laden ?


 


Tiens ! Ça se couvre !


 


M'oui ! Mais siiiiiiiiiii...


Jules et charognards


ahanant, et les poètes aussi,


frères mendiant l'humain,


entre la vie et, y revenant,


la mouillant, la comblant


que mol tiers Romain in gamba,


adora en tout bien très-enjôleur...


 


Moi, soussigné, à l'heure, aplati, à zéro,


au moins, ai-je de la suite dans les idées,


enlumineur, j'enjolive ! Par-dessus !


Jean servant d'appeau... qui disjoncte.