2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 08:02

Libre réponse à Raphaël Enthoven (Philosophie Magazine n°51, juillet-août 2011)

 

http://www.solutions-sante.net/images/danger-tabac-fumer-cancer-poumons.jpg                  La réflexion de M. Enthoven est aiguillonnée par un jeu de mots exposé en bout de course : « vivre tue » aussi bien que fumer. Certes. Nul doute que la mort est à l'oeuvre dans le vivant dès sa venue au monde. Il n'est pas tout à fait inutile de rappeler cette vérité biologique fondamentale, dans une époque qui s'efforce de conjurer la mort par tous les moyens. Peut-être est-ce là, en effet, « toute la vérité »...


Je voulais quant à moi disputer un peu et proposer un autre abord. Personne ne contestera aujourd'hui les vertus de la pluralité.

Ce message, « Fumer tue », comme les photographies qui maintenant l'illustrent, et comme la plupart des messages médiatiques qui nous environnent, n'a en effet qu'une très faible valeur de vérité. Le slogan a éclipsé la pensée. Cela veut dire qu'au fond, peu importe la fonction référentielle (que cela corresponde ou non à une réalité), l'essentiel est la fonction conative (l'effet visé, le fait d'atteindre le récepteur dans ses comportements) : ici, avertir et décourager le fumeur.

Dès lors, il faut interroger ce message et ces photos du point de vue de leur efficacité : y a-t-il un effet dissuasif ? Force est de constater que non. Catégorique et générale, l'information selon laquelle le tabac est nocif masque à peine l'injonction qui la motive : il ne faut pas fumer. Mais, porté sur le paquet lui-même, à la manière d'une publicité, ce commandement est aussitôt invalidé par la mise à disposition en vente libre, la possibilité d'acheter le produit. Ce qui est organisé au niveau national, en dépit de la politique prétendument répressive, c'est bien une incitation à fumer.

Il faut donc juger : quelles qu'en soient les formes, l'information sur la dangerosité du tabac, parce qu'elle est partielle et décollée de sa valeur de vérité, parce qu'elle sert d'autres buts que ceux qu'elle veut bien avouer, est inopérante.

C'est dans ce contexte qu'on a imaginé de décorer les paquets de cigarettes de ces images d'une réalité ô combien repoussante : l'impuissance, la maladie, la mort. Même fonction pseudo dissuasive, quoique dans des termes spectaculaires et purement émotionnels: cela ne servira à rien, en tout cas pas à réduire le nombre de fumeurs. On n'est pas davantage informés ; brutalisés, oui. Cela aurait-il au moins le mérite de permettre une prise de conscience ? Peut-être, pour quelques uns. Cela suffit-il à justifier la guerre des images ? Discutable. Je pense plutôt que la surcharge iconographique signe justement l'échec de la campagne d'avertissement par les mots, et plus généralement l'inanité de la démarche quant aux buts qu'elle prétend servir.

Alors, question : que signifie vraiment cette campagne obscène ? et que sert-elle ? Complaisance morbide quand on est prié d'adorer la vie et le corps en bonne santé ? Stigmatisation grandissante des fumeurs dans une société qui communautarise à tout va et multiplie les boucs-émissaires (on sait qu'il est question de ne plus « prendre en charge » les cancers du poumon) ? Blanchiment des industriels du tabac et des politiques qui les servent ? Production d'un nouveau besoin de consommation (celui des protège-paquets, 2,50 ) ? Un peu de tout cela sans doute, mais j'ajouterais que la méthode est tout à fait emblématique de la communication dite moderne, qui consiste à dire ce qu'on ne fait pas, à ne pas dire ce qu'on fait, à produire sans cesse des injonctions paradoxales, bref à négliger superbement la question du sens et de la vérité, dans le but ultime de maintenir l'emprise politico-économique. Bienvenue dans la « cité perverse » (1).

 

Hélène Genet

 

(1) Titre du remarquable essai de Dany-Robert Dufour, "La cité perverse, Libéralisme et pornographie" (Denoël, 2009).    Voir la présentation

 

Published by LNG - dans Réflexions
commenter cet article

commentaires