2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 12:46

http://www.yanous.com/espaces/parents/img/Hospices-Robert-Thom.jpgParfois on est malade, on est troublé, abîmé, indisposé. C'est bien moi, mais quelque chose m'arrive, que je ne reconnais pas, et mon corps tout à coup redevient sensible, me rappelant sa densité charnelle. J'éprouve un manque au bien être habituel, un défaut d'harmonie acquise. La MALADIE est une épreuve de dissociation imaginaire, une expérience d'inquiétante étrangeté - précieuse, car il ne faut pas oublier ce que l'on doit au vivant, donc à la mort qui nous travaille. On dit aussi AFFECTION ; je m'arrête un peu sur ce mot si éloquent : il désigne un processus morbide en effet, organique ou fonctionnel, mais aussi l'émotion qui nous perturbe ("je suis affecté par"), voire la tendresse ("j'ai de l'affection pour vous"). Ainsi, le même mot dit l’altération physique et l’effusion, rappelant que l’antique dichotomie corps-esprit est bien factice. Affecté, altéré, le corps est aussitôt porté à projeter des sentiments… à moins que ce ne soit l’inverse, que le syndrome ne soit le produit de nos affects… en tous cas je suis là dans un état complexe, indémêlable, et il y a là, de toutes façons, quelque chose à apprendre. 

 

En ville, dans les cabinets des médecins, une première métamorphose a lieu : de malade on devient PATIENT. La qualité se transforme rapidement en état, l'adjectif en nom. Les patients sont des masses souffrantes, attendant silencieusement dans des salles dédiées où suinte une musique normalisée : ils se préparent à entendre la vérité de leur état. On est là, dans sa compacité corporelle, on occupe l'espace, immobile, les traits tirés, un peu passif peut-être, mais enfin on est là, transportant son mal, espérant s'en défaire discrètement dans l'antre médical. Les patients se distinguent entre eux du fait qu'ils ne pâtissent pas de la même manière. On reconnaît ainsi le patient diabétique, le patient hystérique, le patient grippé, etc. A noter tout de même que depuis peu, les patients forment une communauté : la « PATIENTELE », qui masque pudiquement une « clientèle » qu'il ne faut pas nommer (un client, c'est bassement matérialiste, et en plus, ça a des droits). Ainsi, après avoir patienté, en sortant de chez le médecin, vous avez fait un pas appréciable dans la nécessaire industrialisation de la maladie : votre mal est étiqueté, vous êtes accompagné d'une "ordonnance", rien que ça, le commerce pharmaceutique vous tend les bras, et vous allez suivre un "protocole". Bref, vous êtes "pris en charge".

 

Mais quelques fois, ça ne suffit pas. Le mal persiste, tenace, obstiné, et l'on est dirigé vers l'hôpital. Le « service public » (et je ne pèse pas mes mots), c'est encore une autre affaire. Le patient subit ici sa dernière mue : il devient USAGER. L'usager est une espèce assez récente (une quinzaine d'années environ), qui a supplanté celle des malades de façon à ménager les tendances compassionnelles de l'administration. Au contraire du patient, l'usager a un corps incertain, il est quelque peu désincarné. Son mode d'occupation de l'espace est le passage : l'usager passe, repasse, trépasse quelques fois (auquel cas il perd sa nature d'usager pour devenir, in extremis, une "personne à part entière"). L'usager a un inconvénient majeur, c'est qu'il use le système, il est usant, et même potentiellement rasoir.  Phonétiquement, on approche sans le dire la catégorie du déchet ("usagé"). Mais il a une qualité, c'est qu'il est parfaitement anonyme. L'usager a un degré d'anonymat bien supérieur à celui du patient, car l'usager peut indifféremment passer du service hospitalier à celui des transports ou de l'Education. Rien à dire devant cette heureuse mixité qui n'est que la stricte application du principe d'égalité démocratique. L'usager a ceci de tout à fait inédit qu'il ne se définit que par les demandes qu'il formule implicitement en s'adressant à telle ou telle administration qui lui pré-existe toujours. Le mot rappelle donc incidemment - et utilement - la dette publique.

 

Dématérialisation, déshumanisation accomplie. C'est alors que tout devient possible.

 

Hélène Genet

(illustration : tableau représentant les hospices de Beaune)

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