21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 21:06

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Dans la collection des euphémismes de bon ton, en voici un qui est éloquent : « dérapage ». Le terme est employé pour atténuer, banaliser et finalement tenter de faire oublier les propos d’une personnalité publique, car ce sont des propos qui révèlent brutalement une idéologie extrémiste et immorale.

 Ce sont par exemple les petites phrases négationnistes et racistes de Le Pen, mais comme celui-ci est sur le point d’être empaillé, c’est notre ministre « de l’Intégration et de l’Identité Nationale » qui s’adonne à ce sport. Une pareille étiquette aurait dû suffire à nous alerter : lourde de sous-entendus, elle fait le lit d’un double discours : des formes polies, ronflantes et consensuelles, des tours de prestidigitation (exit le préfet mauvaise langue), mais dans les faits une action sectaire, oppressive et violente.

On notera cependant que le « dérapage » est rarement l’excuse avancée par sonauteur (Hortefeux nie purement et simplement l’allusion ethnique, de même que ses alliés au pouvoir, qui vantent la bonhomie du personnage). Non, le « dérapage » est bien plutôt une étiquette médiatique pour désigner ces « petites phrases »  qui ne le sont que par la taille, un compromis peureux, un petit arrangement avec la morale : ça ne va pas, mais c’est pas grave. Variantes du « dérapage » : le « couac », le « cafouillage » et le plus branché « bug ».

Sait-on bien ce qu’on dit ?

Le dérapage c’est un défaut d’adhérence, une perte de contrôle, bref un accident ; ça arrive à tout le monde, et nos politiques sont comme vous et nous, des êtres humains, faillibles. Evidemment. Ce fait est à la fois une vérité indiscutable, et un argument de vente électoral (voir les campagnes publicitaires du futur éluavec sa famille, en short de bain, chez Disney, Drucker, etc). Donc il y a des dérapages. Pas de quoi en faire un fromage (ça me rappelle un certain renard, flatteur de profession, qui parvient certes à ses fins mais « vit aux dépends de celui qui l’écoute »… mais je dérape).

Cependant on feint ainsi d’ignorer deux choses :

-  que si les responsables politiques parlent comme vous et nous, et que le dérapage doit être interprété comme un accident de discours, il faut alors l’appeler « lapsus », lequel est révélateur, depuis Freud on ne peut l’ignorer, et même sans doute plus significatif que les propos bien huilés qui nous sont d’ordinaire servis. Le dérapage serait alors l’occasion d’une révélation salutaire, il décille, dévoile l’arrière-fond et le sens caché. En contester la portée, c’est opérer un déni, se mentir à soi-même et aux autres. Combien sont dupes ? Comment la plupart des médias peuvent-ils jouer ce jeu ?

- que si la parole publique et politique est soumise aux mêmes aléas que la parole individuelle et privée, c’est qu’elle est tout à fait dénaturée et qu’il faut prononcer le décès de la responsabilité. Celui qui prétend représenter ses concitoyens se défait ipso facto de tout particularisme (Rousseau) ; et sa parole est nécessairement pensée, orientée, porteuse d’idéaux,c’est-à-dire d’une conception du bien public et de l’exercice du pouvoir. Quelles que soient les circonstances (l’ambiance et la qualité des petits fours), le discours du responsable politique signifie toujours un vouloir agir concerté et commun. Ou alors c’est la cour de récré et nous sommes gouvernés par le Petit Nicolas.

Il faut conclure, à l’attention des médias trop complaisants : l’allusion raciste en public n’est pas un « dérapage », mais une séquence de discours officiel qui complète les prises de paroles préparées ; elle est constitutive d’une idéologie que la politique-spectacle empêche de mettre à plat, mais qu’il faut d’urgence comprendre si l’on tient à notre libre-arbitre.

Sait-on bien ce qu’on dit ? Il y a des rats-pages partout.

Hélène Genet


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