24 novembre 2011 4 24 /11 /novembre /2011 20:46
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  "Moi j'ai eu cette chance : de m'être émancipé j'envisageai enfin concrètement mes désirs [...] Alors j'ai planifié, et j'ai osé. J'ai pensé, calculé, et je suis parvenu à mes fins.[...] J'ai admis ma différence, et j'en ai joui". Roman inconfortable qui nous place en position de voyeur et de complice d'une entreprise sadique : la séquestration et la métamorphose forcée d'une enfant en automate. Pinocchio à l'envers. Une histoire de torture racontée avec une complaisance sirupeuse en même temps qu'une pudeur malsaine.

  Le contexte s'y prête, en quelque sorte chargé de justifier, voire d'expliquer, ce projet éminemment pervers : Munich, 1933, Hitler vient de conquérir le pouvoir, les rues sont envahies par les militants et les milices nazies, la peur et la lâcheté se répandent comme un gaz nauséabond. Tout au long de ce récit intime, on entend le Führer aboyer à la radio, on voit les patrouilles sillonner la ville. Cette toile de fond est importante, quoique souvent élue : il n'est pas vain de rappeler combien politique et choix individuels sont liés.

 

Le roman est conduit à la première personne par un peintre autorisé auquel le pouvoir nazi confie la réalisation d'un portrait en pied d'une jeune aryenne sensée incarner la pureté de la race et les idéaux du régime. Le modèle, une enfant tout juste pubère, est livrée au domicile du peintre pour qu'il puisse travailler confortablement. Elle n'a pas de nom, est d'une rare beauté, fragile et docile. Le peintre achète ses couleurs, commande la toile et prépare dans son antre un petit théâtre fait de soieries et d'un divan, mais on découvre bien vite la vraie nature de son projet : il va enfermer l'enfant dans une armure faite de métal et de cuir, confection savante réalisée par son meilleur ami, un prothésiste renommé. L'enfant est peu à peu équipée de cet attirail trop ajusté qui la couvre entièrement et la pénètre, qui l'oblige à se mouvoir selon des lois mécaniques, qui lui entaille peu à peu la peau.

 

Le peintre confie librement à son journal ses intentions et sa jouissance : il s'agit de transformer l'enfant en une chose, un automate aux allures d'insecte, une mante, sa mante. Il n'est pas fou, non : il sait bien qu'il a passé la limite, qu'il doit cacher le pantin humain et qu'il sera puni. Le plaisir vient à la fois de la réalisation de désirs sadiques et de la négation des lois humaines.

Cela s'appelle la perversion. Portrait : "Je ne suis pas un homme normal, mais après tout les hommes normaux il n'y en a pas. Il n'y a que des gens ordinaires, des gens qui ne font pas le pas. [...] J'ai osé, c'est tout. J'ai franchi les limites." Velut forme un parfait tableau clinique de la perversion, car il a su épouser les formes mêmes du discours pervers. Or c'est bien dans le langage que s'originent et se construisent les pathologies. Le narrateur a donc la plume soignée, élégante parfois. Quoique reclus, insensible et n'aimant pas les hommes ("Les larmes m'indiffèrent. Je hais la compassion. Nul besoin de chaleur ou de main sur l'épaule. Cela m'écoeure. L'humanité m'est étrangère. Et je suis étranger aux hommes."), il a besoin de l'autre. Ainsi prend-il à parti son lecteur : "Chacun porte en lui quelque chose de rugueux qu'il ignore, ou plus souvent qu'il cache. Vous ne faites pas exception à la règle. Vous gardez enterré ce qui vous fait." Nous voilà piégés. Le pervers ne peut jouir sans témoins et il sait bien ce qu'il a de profondément humain. En même temps, il montre une certaine pudeur, notamment lorsqu'il passe discrètement sous silence les punitions infligées à l'enfant : son aptitude à vivre en société est ainsi confirmée. Le pervers entretient un vernis policé. Il se montre à la fois conscient de son abjection et soucieux de la justifier. Enfin le narrateur donne libre cours à son sadisme, en détaillant méthodiquement l'organisation des sévices en même temps que les composantes de son plaisir. Il jouit du mal qu'il inflige, mais surtout de le raconter.

 

Au fur et à mesure, le récit se métamorphose en fable, les humains deviennent des animaux, rats, porcs, chiens, ce qui soulage presque le lecteur effaré par le réel de cette histoire et par sa participation voyeuriste. Velut rejoint Kafka et réactualise le thème de la bestialité humaine, bestialité qui ne fait que symboliser la part obscure de nous-mêmes, car les animaux sont incapables de cette cruauté intentionnelle et de cette violence organisée. A l'heure où nos gouvernants prétendument démocratiques ne savent plus ce qu'ils disent et encouragent la perversion généralisée des comportements sociaux, ce récit lutte contre l'anesthésie des consciences.

 

Stéphane Velut, Cadence, Christian Bourgois, 2009

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