2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 08:21

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La rentrée promet d'être chaude, nous dit-on. On l'espère, car il est grand temps de voir et d'admettre que l'Education Nationale est gangrenée, que le service public d'enseignement que nous finançons tous est broyé par une politique sourde aux impératifs pédagogiques et humains les plus élémentaires qu'il n'y a plus d'entreprise publique d'éducation, seulement une vaste garderie institutionnelle.

Ici et là, des préavis de grève, des enseignants découragés avant de commencer, des parents anxieux quant à l'accueil de leurs enfants dans des classes surchargées où l'hétérogénéité est le nouveau credo. A Reims, comme dans beaucoup de villes françaises, à l'école comme au collège, on a décidé de pulvériser brutalement, sans préavis et sans concertation, les filières artistiques (Classes à Horaires Aménagés Musique) ou linguistiques (classes de 6è et 5è bi-langues), les options (allemand LV2), et j'en passe. On vous répondra que tout cela ne disparaît pas, qu'il ne s'agit que de mélanger les élèves, permettre les échanges, le rayonnement, l'émulation, assurer la diversité. Le discours est parfaitement huilé, émaillé de concepts consensuels et indiscutables. Ainsi le démantèlement d'une offre publique de qualité est encore vaguement masqué au grand public par de pompeux discours et de ronflantes étiquettes idéologiques.

La "mixité" est un de ces puissants labels autorisant toutes les saignées. Eléments d'explication sur cette réinvention publicitaire.

Dans les années soixante, la mixité désignait le mélange des sexes (aujourd'hui rebaptisé "parité") à l'école. Le concept est originairement lié à la lutte pour l'égalité des droits (contre les discriminations dirait-on maintenant), au nom de l'éducation à la vie en société et à la solidarité. Le terme est donc fortement connoté en bien et identifié aux acquis de la démocratie.

Fort de ce poids historique et moral, le concept de mixité est aujourd'hui récupéré au service d'un autre type de mélange, celui des catégories socio-professionnelles, des milieux culturels, des origines économiques. C'est ici qu'il faut observer les choses en finesse.

Que se passe-t-il ? Au nom de la mixité, on estompe les filières, on crée des passerelles, l'orientation est tabou, la spécialisation est honnie, place aux options superposables et réversibles, on a supprimé l'apprentissage, on uniformise les parcours et les examens terminaux. Cela s'appelle le "collège unique", et bientôt le "lycée unique".

Argumentaire moral : la sélection, c'est mal, c'est presque comme "ségrégation", c'est anti-démocratique donc ; il faut vivre ensemble, briser les barrières sociales, partager, échanger ; la différence fait la richesse.

Argumentaire politique : "égalité des chances", le choix est un droit sacré, inaliénable, il faut même garantir le droit de réviser ses choix, donc de ne pas choisir ; enfin la réussite (c'est-à-dire un bac général ou approchant) est due à chacun.

Argumentaire pédagogique : les bons élèves (à dire vrai, on n'emploie surtout pas cet adjectif trop stigmatisant, parce qu'il suppose son honteux contraire, les"mauvais" élèves, et enferme l'enfant dans un statut contraire à la réalité du psychisme en devenir - on a lu Dolto), les bons élèves donc, vont tirer les autres vers le haut, par un effet de contamination ou d'imprégnation, pardon d'"émulation" et de "rayonnement".

Argumentaire financier et raison dernière : ça coûte moins cher, c'est plus rentable donc, le service public, c'est la plaie (mais ça on le tait).

Derrière ces discours, la mixité obéit de fait aux logiques superposées du melting-pot, de l'hypermarché et de la ratatouille. Du concept aux décisions politiques, la  mixité a subi une étrange métamorphose : ce n'est plus un droit que l'on est chargé de garantir, mais une recette publique, une organisation centralisée, un protocole imposé par le sommet de la pyramide institutionnelle.

A y regarder de plus près, la conversion est même une inversion, et c'est là que le bât blesse. En effet, la mixité correspond à un voeu moral d'essence inattaquable (nous sommes tous égaux, nous avons tous les mêmes droits) ; elle recèle donc un principe vertueux qui annihile d'emblée la contestation. Mais dans les faits, la mixité sociale est impossible, à moins d'une volonté politique extrêmement puissante et soutenue sur tous les fronts, et d'abord sur le front économique.

Il y a pire : non seulement la mixité sociale est une gageure, mais la plupart du temps elle est délibérément, savamment, évitée. La réalité de la politique néo-libérale, c'est justement, derrière le vernis moral, à rebours des protestations d'éthique, de creuser les inégalités sociales, de soutenir les privilèges des plus riches, de marginaliser les improductifs.

 

Au sein de l'Education Nationale, la politique menée depuis 10 ans au prétexte flamboyant de la mixité génère ainsi une carte scolaire alarmante : quelques rares établissements publics d'élite qui ont les moyens de sélectionner leurs élèves conformément aux lois du marché (demande supérieure à l'offre), et à côté de très nombreuses garderies d'Etat où sont parqués les troupeaux d'élèves en mal d'inspiration et de motivation, ainsi que des établissements privés aux effectifs exponentiels.

A l'intérieur des établissements, du point de vue des élèves et de leur réussite, c'est un carnage que l'on ne veut pas voir ; à force d'être marginalisés dans des classes standardisées, ceux qui sont acquis au système scolaire, qui ont besoin d'être stimulés, et / ou qui acceptent des scolarités plus exigeantes (via le latin et le grec, une langue vivante supplémentaire, un cursus artistique intégré...) vont bientôt être tout à fait découragés de le faire : plus d'émulation interne, des emplois du temps dont ils pourront tous les jours éprouver la lourdeur face à celui de leurs camarades... nul doute qu'ils renoncent bientôt, sinon eux, leurs frères et soeurs. Nivellement par le bas. Quant à ceux qui sont démotivés, il y a en a bizarrement de plus en plus, qui ne sont pas acquis à l'effort, au plaisir de travailler, qui sont plus lents, ont besoin d'adaptations pédagogiques et d'autres formes d'apprentissage, ceux-là se trouvent laissés pour compte dans des classes trop hétérogènes pour qu'on puisse les accompagner, éventuellement confrontés à des têtes de classe plus lourdes qui ne peuvent que les conforter dans un sentiment d'impuissance.

Ainsi, la mixité prônée en matière non pas d'éducation, mais d'organisation scolaire, apparaît  comme un voeu pieux : au mieux une profession de foi candide, au pire un fantasme délirant ou un mensonge pervers. Il y a différents profils d'adeptes, du serviteur zélé au politique avide de pouvoir. Le résultat est là, déjà visible, effarant. Notre système scolaire est gangrené.

 

Hélène Genet 

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